LE THÉÂTRE AU LYCÉE, C'EST FAIT POUR DÉRANGER.
Par Bernard Fauveau.
ll y a sans doute un paradoxe à vouloir faire du théâtre au lycée. La pratique théâtrale s’accommode mal des règles de fonctionnement d’un lycée, elle est d’une certaine façon complètement contradictoire avec le système scolaire. Ici il s’agit de faire rentrer dans une certaine norme, de reproduire des modèles, de transmettre des savoirs qui sont identifiables, évaluables de façon bien définie; là on sollicite l’imaginaire, la fantaisie, on privilégie une approche sensible.
Mais c’est justement parce qu’ils permettent de prendre en compte ce qui ne l’est pas par ailleurs, l’imaginaire, le sensible, le corps que j’attache tant de prix à ces dispositifs d’enseignement du théâtre qui ont pu être mis en place dans des lycées. On ne demande pas à un élève d’être sensible, au contraire, surtout qu’il ne laisse pas paraître ses émotions. On ne lui demande pas de se projeter dans l’imaginaire. Le corps est nié également. Dans une classe, je ne vois pas les élèves debout ou rarement. Je vois des troncs, des visages. Ils ne doivent pas bouger. Le théâtre est cet espace de liberté où les corps s’exposent. On s’adresse à l’être entier, ce n’est plus un élève, mais une personne. De nouveaux rapports se créent sur le plateau, on cherche ensemble, il n’y a plus celui qui transmet le savoir et les autres qui prennent des notes. Ca ne peut pas se passer comme ça.
Ce qui m’intéresse dans le travail théâtral au lycée est que ce travail porte sur la personne même de celui qui est en situation de formation. Regarder d’abord qui j’ai en face de moi. Alors exigences artistiques et préoccupations de formation se rejoignent. Et l’expérience qui est fondamentale pour moi, c’est celle du jeu d’acteur. Le jeu de soi avec soi. La capacité de maîtriser ses propres ressources et de les mettre au service d’une fiction. Les “techniques” de la scène n’ont d’intérêt que si elles sont mises au service de cette expérience fondamentale. Le jeu, c’est l’apprentissage de la liberté. Ce qu’on a à y gagner, c’est peut-être une qualité d’être.
Je ne sais pas cependant si en faisant du théâtre on est nécessairement mieux dans sa peau. On va conseiller, par exemple, à quelqu’un de timide de faire du théâtre pensant que cela va résoudre ses problèmes. Ce n’est pas sûr. Le théâtre ne saurait se réduire à une technique d’expression. Il n’est au service de rien. Mais je vois au lycée des jeunes qui sont complètement en marge du système, qui n’arrivent pas à s’intéresser aux études, qui sont complètement démotivés. Ils s’ennuient, n’ont pas d’envies. La pratique du théâtre peut jouer un rôle important, servir de déclencheur. J’en connais un grand nombre qui ont trouvé là une motivation suffisante pour poursuivre et s’ouvrir à plein de choses. Par le biais de cette passion, ils finissent par s’intéresser à d’autres domaines et à s’en sortir. Ceux qu’on appelle les “théâtreux” forment à l’intérieur du lycée un groupe vivant où chacun ose affirmer sa différence. c’est à cela qu’on les reconnaît.
Il reste qu’à vouloir pratiquer le théâtre dans l’institution scolaire, on est continuellement dans une contradiction et un certain inconfort.
Ni l’architecture du lieu, ni son règlement, ni ses usages ne prédisposent à ce qu’on y fasse du théâtre. Le lieu est brutal, dénué de poésie. Des fois on s’engage sur des improvisations ou des interprétations où l’on cultive la singularité et puis sonne la fin de la séance, on ouvre la porte et on est tout de suite brutalement dans la réalité des couloirs où justement la différence n’a pas sa place. Il n’y a pas de coulisses entre la réalité et la fiction du théâtre. Le temps du lycée n’est pas un temps pour qu’advienne du théâtre: ce temps découpé en séquences de cinquante minutes, ces emplois du temps rigides, la pression des contrôles et des examens. Trois heures par semaine, ça n’a pas de sens. Les “théâtreux” cherchent alors un autre lieu, hors les murs du lycée, un autre temps plus propice et ils prennent le chemin de “l’usine” pour partager un moment de travail et fabriquer leur théâtre. L’année est ainsi faite d’un va et vient entre dehors et dedans.
Je suis un “prof” et pourtant pas tout à fait comme les autres. La pratique théâtrale touche à quelque chose qui est de l’ordre de l’intime. Le jeune s’expose. J’ai la conscience d’intervenir sur un terrain qui n’est pas sûr et de me tenir souvent sur des limites. Est-ce que je serais en mesure de maîtriser ce que le théâtre va provoquer? Mais il y a tellement à gagner. Et on peut aussi commettre quelques dégâts en s’en tenant au rapport pédagogique traditionnel. Le respect de la personne n’implique pas obligatoirement cette froide distance qui caractérise souvent le rapport professeur/élève. S’il m’arrive parfois de m’interroger sur ma juste place, je crois m’être toujours assez bien faufilé dans ce rapport peut-être ambigu mais tellement plus humain.
Il y a beaucoup de gens qui ont de bonnes intentions et qui disent, il faut être reconnu, que le théâtre soit reconnu comme une discipline à part entière. Il faut qu’au conseil de classe on cesse de nous regarder avec un petit sourire en pensant “c’est pas sérieux”. On cherche alors, à se conformer au modèle dominant, à adopter les critères de reconnaissance en vigueur: il faut, par exemple, qu’il y ait un système de notation analogue à celui appliqué dans les autres disciplines, qu’il y ait de mauvaises notes. Il arrive parfois qu’un artiste intervenant au lycée en vienne à dire pour établir sa légitimité “C’est un cours comme les autres”, espérant par là obtenir l’écoute nécessaire. Mais en même temps, on dira “Ce n’est pas un cours comme les autres” parce qu’on veut qu’il y ait du plaisir. Et si on insiste trop sur l’idée que c’est un cours comme les autres, on détruit toute possibilité de faire du théâtre.
Tout le système fonctionne sur d’autres valeurs. On peut prendre son parti de cette marginalité: on fait notre petit truc dans notre coin, sans trop déranger, ou on durcit l’opposition: l’école caserne où l’on s’ennuie et le théâtre où on s’éclate.
Mais on peut se dire aussi pourquoi cela ne ferait pas bouger le reste même si c’est un tout petit truc. Le pari c’est que ça dérange et que ça fasse bouger le reste.